« Depuis 2007 j’interroge en Turquie les conséquences de l’idéologie néo-libérale sur les tissus urbains, l’environnement et le creusement des inégalités sociales. D’où vient ce bruit à l’horizon ? Constitue le troisième volet d’une trilogie articulée autour de cette thématique. Il y est question d’une autre émanation de la finance globalisée : la gentrification menée par l’État. Tarlabaşı, quartier volontairement laissé en déshérence par la Municipalité depuis les années 1980, concentre tous les problèmes engendrés par la pauvreté – vols, drogue, prostitution, économie grise. Mais situé au cœur d’Istanbul à deux pas de la place Taksim, ce territoire historique est convoité par les pouvoirs publics alliés aux promoteurs-constructeurs immobiliers flairant de gros profits.
Le projet de « régénération » urbaine, Tarlabaşı 360, a commencé en 2012 avec les premières démolitions dans la zone de 20.000m² expropriés pour sa phase initiale. « Régénérer » le tissu urbain historique des années 1920-30 en le détruisant, tout en conservant, pour le vernis du respect, quelques façades à insérer dans les nouvelles constructions. « Régénérer » les actuels habitants problématiques en créant un quartier où ils n’auront plus de place. Conçu pour les investisseurs internationaux, il n’y a aucun logement social prévu dans le « Nouveau Tarlabaşı »
D’où vient ce bruit à l’horizon ? Laisse nécessairement une place au chantier controversé, encore largement inachevé en octobre 2023 alors que son achèvement était prévu pour 2018. Mais je désirais surtout donner la place aux hommes et femmes sans voix qui habitent les rues jouxtant le chantier. Personnes emblématiques vouées à être renvoyées de leur quartier, de leurs réseaux d’amitiés et d’entre-aide. Ainsi va la gentrification. Fléau mondial et désastre pour les vulnérables.
Photographe-auteur documentaire, j’espère produire des images qui sollicitent notre capacité de réflexion. Pour ce dernier volet de la trilogie, mon parti-pris formel est de désaturer les images et de les circonscrire par un halo sombre : convocation de l’effacement progressif de ce quartier et de l’avenir cerné de ces sans-voix de la communauté des dépossédés. Sans trop m’illusionner quant au pouvoir des images à modifier le processus de destruction en cours, j’ai l’intime conviction que la photographie est une actrice majeure dans le partage d’idées et la critique des idéologies. Que le véritable pouvoir des images est celui de nous rendre plus conscients des enjeux du monde qui nous entoure. Cela pourrait tout de même être un premier pas vers l’espoir d’un possible changement. » -Francesca Dal Chele (juillet 2025)
















